• 2- Premier contact

     

    Depuis qu'elle était capable de mettre un pied devant l'autre sans trébucher, Elsa prenait grand soin de participer aux tâches domestiques; de la culture du jardin au nettoyage de la maison, en passant bien entendu par le bricolage et la peinture, elle aimait s'impliquer dans toutes sortes de besognes.
    Lorsqu'elle était plus petite, elle passait les poussières sous les ordres de ses géniteurs. Et cela, plutôt que de la déranger, lui faisait plaisir, et la remplissait même de fierté.
    Maintenant qu'elle était presque une femme, elle se faisait un devoir d'aider ses vieux parents, ces derniers revenant toujours exténués de leur journée de travail.

     

    Ainsi, depuis près de trois quarts d'heure et plutôt que de se prélasser au soleil, Elsa désherbait dans son jardin et se battait hargneusement contre les mauvaises herbes, plus hargneuses encore qu'elle. Il faut dire qu'au beau milieu des fraises, le chiendent n'avait aucune envie de quitter la terre. D'autant plus que la sueur, cette maline, rendait ses mains pâteuses et ruisselait sur son front, derrière ses genoux et sous ses aisselles, faisant adhérer au passage sa peau à la terre.

     

    《Foutu déo de merde!》, ne put-elle s'empêcher de cracher, juste avant de grimacer, se remémorant la promesse qu'elle s'était faite la semaine précédente : ne plus se parler à voix haute.

     

    Au même moment, elle se redressa le temps de prendre une pause et d'apercevoir l'arrière train poilu d'un animal gris de petite taille qui s'éclipsait en descendant derrière le tas de briques situé au fond du jardin, juste devant un grillage et un champ.

     

    《C'est le ch..., commença-t-elle avant de jeter les herbes à terre et de taper brutalement du pied, mécontente. La ferme Elsa, la ferme !》

     

    "C'est le chat maudit!", fut-elle fière de penser.

     

    De ses souvenirs, jamais Elsa n'avait cru que ce chat avait la noirceur dans l'âme. Certes, avec sa queue tordue (les dieux seuls savent comment), son oreille gauche percée et son oeil manquant, il ne ressemblait en rien aux beaux chats européens ou de toute autre race présents dans presque toutes les maisons. Et certes, son agressivité dépassait de loin celle des autres chats. Mais elle a toujours été de ceux qui étaient persuadés qu'une personne peut sembler mauvaise, ou peut même être mauvaise, à l'unique condition que des événements antérieurs l'y aient déterminée, et puis elle n'avait aucun doute sur le fait qu'il y avait du bon en chacun. Elle tenait cela de sa mère, qui lui répétait sans cesse qu'aucun être ne pouvait être entièrement mauvais. Sa mère qui, pourtant, faisait beaucoup d'impasses quant à cette doctrine, notamment en ce qui concerne le "chat maudit".

     

    "Le chat maudit".
    Personne ne l'aimait, certains même le craignaient.
    De son côté, Elsa l'ignorait plus qu'elle n'évitait de le regarder, tout comme elle ignorait certaines personnes de son entourage lorsqu'ils se mettaient à parler de lui, ou qu'elle ignorait Matthias lorsqu'il pelotait Katharyne, sa meilleure amie.
    Elsa se détachait facilement de ce qu'elle voyait. Mais cela ne l'empêchait pas d'écouter et de remarquer de très nombreuses choses...
    Comme par exemple le fait que dans son petit village peuplé d'une cinquantaine d'habitants, le "chat de Satan" (un autre de ses surnoms) était au centre de la majorité des rumeurs.
    La dernière en date était fondée : le chat prétendu "diabolique" avait disparu depuis plusieurs semaines. Et Elsa sentait que cela troublait les villageois, qui ne savaient qu'en penser, qu'en dire. Et tandis que certains le croyaient mort, d'autres plus superstitieux (et cinglés) le voyaient sur les genoux de son maître : le Diable.

     

    Mais elle, elle venait de le voir. Il n'était donc pas mort, remarqua-t-elle silencieusement. Et elle était prête à parier que la vieille d'à côté croirait en une résurrection, si elle apprenait son retour.
    Elsa sourit.
    Si d'autres venaient à l'apprendre, ce ne serait pas de sa bouche.

     

    ¤ ¤

     

    Une grande majorité pense que les chats ont la mémoire courte. C'est faux.
    Lui en tous cas, se souvenait par exemple de sa première rencontre avec elle. Il savait qu'il l'avait blessée, mais il n'avait fait que se défendre : mieux vallait prévenir que guérir...De plus il savait de quoi les humains, même petits, sont capables.

     

    Si il avait aujourd'hui couru le risque d'être aperçu, c'était parce qu'il ne pouvait pas s'empêcher de la surveiller. D'une part par curiosité, parce qu'elle l'intriguait au plus haut point, et d'autre part parce que c'était plus fort que lui, il ne pouvait pas ne pas le faire. Il avait essayé pourtant, mais toujours il était revenu l'espionner, secrètement.

     

    Avec ses cheveux courts collés sur son front par la sueur, sa peau halée et terreuse en cet instant, son regard, et ses gestes si perspicaces, et sa posture si sauvage, il émanait d'elle une attitude presque...féline.

     

    Il ressentait une sorte d'attraction à son égard, comme la Lune est attirée par la Terre.
    Dans ce petit village, elle était la seule à ne pas éviter de le regarder. Et elle était la seule à dégager cette aura qui lui inspirait confiance.

     

    Mais l'idée d'aller à sa rencontre, comme tant d'autres chats l'auraient fait, ne lui avait jamais effleuré l'esprit, ne serait-ce qu'un peu.
    Il se contentait très bien de l'observer, veillant à ce qu'elle ne le voit pas.

     

    S'il était introuvable, c'est parce qu'il s'était brisé la patte. Les chats n'aiment pas se montrer lorsqu'ils sont faibles.
    Mais son état s'améliorait, et cela faisait longtemps qu'il n'avait pas détaillé la fille. Il n'avait pas pu résister et avait grimpé sur le tas de brique. Toutefois, n'étant pas entierement rétablit, il n'avait pas pu échapper à temps de son champ de vision, prenant garde à ne pas aggraver sa blessure en descendant du tas de briques, ainsi elle l'avait vu.

     

    ¤ ¤

     

    Alors qu'il s'apprêtait à fuir, le matou blessé marqua un temps d'arrêt, avant de se retourner pour se placer à côté du tas de brique, sous les yeux inexpressifs de la jeune brune.
    Et il la regarda, sans se cacher, jusqu'à ce qu'elle ait terminé sa tâche et qu'elle soit rentrée chez elle.

     

    Ce fut le premier contact.

     


  • Commentaires

    1
    Mercredi 28 Décembre 2016 à 09:26

    Tu écris vraiment très bien, j'adore. Tes phrases semblaient couler sous mon regard, glisser dans mon esprit, tout me semble si bien écrit et si bien décrit.

    J'espère qu'il y aura une suite très bientôt, parce que cette histoire attire mon attention !

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